Sous leur tente de réfugiés, Chadi invente une machine à laver et Chadia des histoires d’amour

L'orient le jour

Patricia Khoder

Displaced

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Douris est un village de la Békaa, non loin de la frontière avec la Syrie. Ici, de nombreux Bédouins, de nationalité syrienne, qui avaient l'habitude de se déplacer avec les saisons, ont été naturalisés libanais en 1994. La localité, située au pied de l'Anti-Liban, était majoritairement chrétienne. Ce n'est plus le cas actuellement du point de vue de l'habitat. Dans d'immenses terrains appartenant aux chrétiens qui ne se rendent plus à leur village, des réfugiés syriens ont dressé des tentes.   « Nous sommes des tribus d'origine turkmène. Nous avons des proches qui ont été naturalisés ici. Nous sommes de nationalité syrienne et sommes sédentarisés. Nous habitions la zone des Macharih, face à Qaa (du côté syrien), et nous avions des terrains agricoles. Nous sommes arrivés au Liban il y a un peu plus de trois ans et nous avons dressé des tentes ici. Il y a trois ans, nous pouvions voir notre maison à partir de la frontière libanaise. Ce n'est plus le cas actuellement, des monticules de sable déposés par les militaires libanais bouchent désormais la vue et protègent la frontière libanaise », raconte Zeina Ghorli, 37 ans.   Accueillante et discrète au premier abord, Zeina a une intelligence innée, même si elle avoue être analphabète. « En Syrie, même si nous étions des agriculteurs, nous vivions bien. Nous avions des moutons et des brebis. Nous labourions la terre et les enfants allaient à l'école. Mes enfants sont brillants. J'ai toujours tenu à les éduquer, même si je ne sais ni lire ni écrire », ajoute-t-elle. Et elle a surtout donné de la confiance à ses cinq enfants. Les encourageant à aller à l'école – même si au Liban cela n'a pas été possible – et à avoir des activités, des passe-temps favoris. Aujourd'hui, un seul de ses enfants, Ahmad, 7 ans, fréquente l'école publique. Il a été impossible aux quatre autres de poursuivre leurs études, en raison de la difficulté du système scolaire bilingue libanais et de la difficulté des réfugiés à avoir accès à l'école publique, il y a trois ans. Ce n'est en effet que cette année, grâce à une initiative de l'Unicef, que plus de 200 000 enfants syriens ont pu être scolarisés. Le centre de MercyCorps Les quatre enfants de Zeina qui ne vont pas à l'école ont cependant des occupations. Mohammad, 12 ans, est un très bon acteur. Chaza, 16 ans, dessine. Elle fait d'excellentes reproductions de paysages et de personnages de dessins animés, de Disney ou de mangas. Chadi, 13 ans, est un surdoué. Même s'il ne va plus à l'école, il invente des appareils électroménagers. C'est tout le camp qui parle de lui et de sa dernière invention : une machine à laver faite maison. Le garçon, un peu timide, qui travaille actuellement pour aider financièrement sa famille auprès d'un tôlier de Baalbeck, rêve de changer de boulot et d'être accepté par un nouveau patron : un électricien de la localité. « Je ne lui ai pas dit ce que je sais faire... Mais je traîne chez lui après mon travail et j'espère qu'il m'embauchera », dit-il. Parlant de sa machine à laver, il s'exclame : « C'est simple! J'ai pris un bidon en métal, je lui ai intégré un moteur et une hélice. Ça a tout de suite fonctionné. J'ai rempli le bidon d'eau et j'ai mis mes chaussettes dedans. Ça a tourné. Ça a vraiment marché ! »   Chadi a fait deux exemplaires de cette machine : l'un qu'il a montré à tout le camp, et l'autre qu'il a spécialement confectionné pour le centre Bosma, à Baalbeck, mis en place par l'association MercyCorps. Ce centre destiné aux enfants libanais, syriens et palestiniens prévoyait de nombreuses activités d'éveil, notamment des cours de théâtre, d'informatique, d'anglais et de chant, et assurait aux enfants qui le fréquentaient un soutien psychologique. Par manque de fonds, les centres Bosma de MercyCorps dans la Békaa – à Baalbeck et à Barr Élias – ont fermé provisoirement leurs portes. D'autres sont toujours ouverts au Liban-Sud, notamment à Saïda et à Tyr. Tous les enfants de Zeina passaient leur temps au centre Bosma. Chadia, 17 ans, l'aînée de la famille, a écrit plusieurs pièces de théâtre qui devaient être jouées par ses camarades qui se rendaient au centre. Le format d'un vrai scénario Chadia ne va plus à l'école depuis qu'elle est arrivée au Liban. « J'étais première de la classe. Je préparais mon brevet. Mais nous avons quitté notre village au beau milieu de l'année », raconte-t-elle. « J'ai commencé à écrire des nouvelles alors que j'étais encore en Syrie. Mes profs m'avaient encouragée. Là, en trois ans, j'ai écrit onze histoires et pièces de théâtre ainsi que cinq poèmes », dit-elle.   La première nouvelle est une histoire d'amour entre un magicien et une fée. Elle avait écrit un poème aussi et dessiné une image ayant cette première histoire pour thème. C'est avec ses cahiers d'écolière qu'elle a fui la Syrie pour venir au Liban. Elle a recopié sa première histoire sur un nouveau cahier. Comme elle n'avait rien à faire sous la tente, elle s'est mise à écrire encore et encore. Le centre Bosma l'a encouragée à créer des pièces de théâtre que les élèves jouaient sur place. « Le prof de théâtre n'en croyait pas ses yeux. Au début, il pensait que quelqu'un m'avait aidée », rapporte-t-elle, montrant fièrement son cahier aux pages couvertes d'une écriture impeccable. Les idées sont claires et les histoires obéissent toutes aux règles de la littérature, avec des personnes qui évoluent, une histoire qui atteint une apogée avant de se dénouer, inévitablement, en happy ending. Pour les pièces de théâtre, Chadia a adopté – sans que personne ne le lui apprenne – le format du vrai scénario, avec descriptions et dialogues.   L'adolescente invente des histoires d'amour où le fantastique se mêle au réel. Et ce n'est pas tout. Ayant une prédilection pour les films de Bollywood, elle a appris seule à distinguer quatre langues parlées en Inde : le hindi, le bengali, l'ourdou et le pendjabi. Elle explique la différence dans les accents, les mots et les tonalités et révèle : « J'ai appris en lisant les sous-titrages en arabe. Tous les jours, je vois au moins un film. Ça me transporte ailleurs et ça m'inspire aussi pour mes histoires. » Chadia rêve de devenir, un jour, écrivaine

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